06/04/2008

Finance + Sexe

Les chercheurs américains Camelia Kuhnen (Kellog School of Management) et Brian Knutson (Stanford University) ont publié en 2005 un papier intitulé : « The Neural Basis of Financial Risk Taking ».

Leur conclusion est que les zones du cerveau activées pour prendre une décision financière (donc prendre un risque) sont influencées par la zone dédiée au plaisir. Selon eux, un trader observant une photo érotique prendra des décisions financières plus risquées. Inversement, si l’image d’un squelette est scotchée sur son bureau, son aversion au risque augmente et ses décisions sont presque trop raisonnables.

Le magazine Wired a un article sur le sujet dont je vous conseille la lecture.

La crédibilité des institutions pour lesquelles travaillent les deux chercheurs me force à considérer leurs arguments. Travaillant tous les jours dans une salle de marché, j’essaierai de détecter dans nos comportements une éventuelle influence.

Le langage est fleuri. Le marché « prend cher », le carnet « se fait défoncer », un concurrent rentre dans des « positions de puceau ». Je ne cite que les plus respectables des locutions entendues sur le floor. Quand les choses partent mal ou qu’un imprévu se produit, le stress fait remonter des tripes des phrases parfois inadmissibles dans un contexte professionnel.

Ce petit monde est très masculin, peu de femmes évoluent dans les salles de marché ; la proportion de trader féminin est équivalente à celle de femmes pompier. La testostérone plane dans les allées. Mais dès le seuil franchi vers l’extérieur, ces polytechniciens éduqués reprennent leurs habitudes civilisées, respectent leur femme et chérissent leurs enfants.

Comme dans toute corporation, un argot de finance de marché s’est développé. Il varie d’une banque à l’autre et le maîtriser est indispensable pour comprendre et se faire entendre de ses collaborateurs.

Il est possible qu’une image olé-olé influence un opérateur financier ; mais pour quelle raison ? Je pense que c’est plutôt l’environnement direct qui les prédispose à réagir à des stimuli venant d’au-dessous de la ceinture. Si le trader anglo-saxon peut parfois se limiter aux horaires d’ouverture des marchés, le Français travaille entre dix et quatorze heures par jour. Dans ces conditions, il est naturel que l’endroit où il passe le plus de temps déteigne sur son propos. Cependant ce n’est pas si simple.

Considérant que ces individus sont baignés de références sexuelles est-il raisonnable de penser qu’une photo dénudée influencerait leur décision ? Je ne crois pas. Un opérateur de marché doit posséder la qualité fondamentale de faire la part des choses entre l’accessoire et l’important. On peut rire de la façon dont le marché bouge mais beaucoup moins de l’action que l’on compte y opérer.

Enfin on ne fait pas une histoire à 5 milliards pour une photo ; l’argent est un stimulant suffisant.

02/04/2008

Dr House ou le fair-play

Je suis avec une fidélité jamais égalée la série "Dr House" diffusée le Mercredi soir sur TF1. Parait-il qu'il est possible d'accéder aux autres saisons sur le net pour satisfaire sa soif de sang, de ponctions lombaires et de blagues affûtées.

Mon entourage familial se demande bien ce que je peux lui trouver alors que mes amis sont aussi tous scotchés devant leur télévision ou leur ordinateur.

La série a été inventée par David Shore est un homme complet d'Hollywood: scénariste, producteur, réalisateur. Il s'était déjà illustré avec la série NYPD Blue, assez populaire sur France 3; une vision dépouillée de flics modestes essayant de faire sans dérapages leur travail de policier. Les protagonistes l'admettent chaque saison : ce n'est pas facile d'être flic, ce n'est pas facile de vivre du côté légal de la coercition.

Peut-être cette vision peu romancée des illégalités a influencé le concept House.

Dans un hôpital universitaire reconnu, les clients souffrent de leur maladie, vomissent leurs tripes sur des têtes blondes, croupissent d'ennui dans leur vie sclérosée. Aux exceptions près de personnages épisodiques qui subissent le feu nourri des taillades acerbes de Gregory House, MD (interprété par l'Anglais Hugh Laurie).

Car là est toute l'originalité. Je me moque des scénarios, des histoires de fesse entre les protagonistes, des crises sentimentales, de la maladie, de la mort ou de la guérison.

Dr House est le roi incontesté de la casse, de la taille, de la répartie qui fait mal. Ses mots fusent toujours sur les points faibles, écroulent les masques. Les plus taciturnes ou bornés réagissent malgré eux, sa directrice callipyge ne peut qu'en mordiller le bout de ses crayons.

La morale vient de la jambe droite : House souffre horriblement suite à une opération dont on ne sait que peu de choses. Deux conséquences : 1. il déguste assez pour ne pas se sentir le besoin d'éprouver de l'empathie pour ses patients ; 2. il se défonce à l'hydrocodone (Vicodin), un puissant opiacé qui rend fortement dépendant.

Je crois que la clef de mon emballement pour House est dans son charisme ébouriffant et ressenti comme justifié. House sans souffrance ne serait pas House, il serait simplement un bon médecin doté de l'intelligence que chacun de nous espère retrouver en consultant un membre du corps médical.

Le succès de la série est lié à sa formidable capacité à muter sa peine en rage de réfléchir. Cogiter shooté lui permet de devenir le maître de son art.

Le principe n'est pas nouveau. De nombreux Grands Hommes de notre monde souffraient le martyre. Blaise Pascal vivait avec des céphalées aiguës, John F Kennedy soignait son mal de dos aux corticoïdes, Arthur Rimbaud a coulé sa détresse dans la poésie et l'alcool.

"Je me suis dit en moi-même : Viens donc que je te fasse éprouver la joie, fais connaissance du bonheur! Eh bien, cela aussi est vanité.

Du rire j'ai dit : " sottise ", et de la joie : " à quoi sert-elle ? "

J'ai décidé en moi-même de livrer mon corps à la boisson tout en menant mon cœur dans la sagesse, de m'attacher à la folie pour voir ce qu'il convient aux hommes de faire sous le ciel, tous les jours de leur vie."

(L'éclair - Une saison en Enfer - A. Rimbaud - 1873 / extrait)

Faut-il déduire que sans souffrance, l'Homme se contente de ce qu'il a ? se conforte-t-il dans un monde de consommation facile à la portée du plus paresseux des QI ? Je pense que la création et l'évolution sont d'autant plus brillantes qu'elles sont soumises à des contraintes. Le sans limites ? la liberté de pensée totale ? La tabula rasa n'a de sens que lorsque le penseur est conscient de tout ce qu'il laisse derrière lui avant de formuler une pensée raisonnée.

Dr House n'est of course pas de la même trempe que ces hommes bien réels, moteurs scientifiques, philosophiques, politiques ou poétiques de leur époque.

Ce personnage du temps présent cristallise pourtant une idée fondamentale : l'attitude humaine est la somme de l'expérience, du ressenti et de l'intuition. Si ces trois éléments sont tous extraordinaires, la fiction produit une chouette série et la réalité s'occupe d'animer le génie des esprits éclairés.

Et la jambe gauche ? Elle est le juste retour au terre-à-terre ; le pied inscrit dans son prolongement botte les fesses de ses compagnons de travail. Derrière le mec, un gamin.

31/03/2008

Patti Smith - Twelve

G-L-O-R-I-A. J'étais resté sur ce titre mythique de Patti Smith.

"Jesus died for somebodys sins but not mine
Meltin in a pot of thieves
Wild card up my sleeve
Thick heart of stone
My sins my own
They belong to me, me"

(Gloria - P. Smith - Horses - 1975)

C'est un peu par hasard que j'entends parler de son dernier album de reprises "Twelve". J'écoute, je recommence. Des petits bijoux de musicalité et d'interprétation. PS revisite des classiques de tous les genres du rock'n'roll en passant par une captivante et survoltante reprise de "Smells Like Teen Spirit" de Nirvana.


"And I forget
Just what it takes
And yet I guess it makes me smile
I found it hard
Its hard to find
Oh well, whatever, nevermind"

(Smells Like Teen Spirit - Nirvana - Nevermind - 1991)

La musique est orchestrée par Lenny Kaye (guitare), Jay Dee Daugherty (percussions, batterie, accordéon) et Tony Shanahan (basse, claviers, voix) ; les immortels du Patti Smith Group consacrés lors de l'album Horses (1975).

L'album ne marquera pas les foules, certaines reprises sont un peu convenues, vraiment trop dans le style (devenu classqiue !) d'une PS clean et mère de famille. D'autres sentent un peu le souffre et le passé qui revient aux tripes.

Vous pouvez lire quelques mots de PS dans une interview de l'Express.

Certains ne verront qu'un exercice de style d'autres verront l'incarnation de chansons pop-rock mythiques par la déesse de l'underground devenu chic.

Patti Smith présente sa création artistique à la Fondation Cartier. L'exposition s'intitule Land 250. De nombreuses photos et oeuvres graphiques sont présentées.

De la sueur et de l'Heroin du Velvet Underground à l'épure de verre aérienne de la Fondation Cartier, PS emprunte les chemins de l'élite, un peu loin de son jus original. C'est critiquable. Mais vaut il mieux tout brûler comme Kurt Cobain (1994) ou Ian Curtis (1980) et rester lié à sa rage ou faut il savoir évoluer vers des pensées plus consensuelles mais supportables toute une vie.


"Why is the bedroom so cold
Turned away on your side?
Is my timing that flawed,
Our respect run so dry?
Yet theres still this appeal
That weve kept through our lives
Love, love will tear us apart again
"

(Love Will Tear Us Apart - Joy Division - 1980)

30/03/2008

Louise Bourgeois à Beaubourg

Le Centre Pompidou (Beaubourg) organise du 5 Mars au 2 Juin 2008 une exposition sur l'oeuvre de Louise Bourgeois, plasticienne contemporaine.

Je ne connaissais pas vraiment son travail avant de le découvrir au cinquième étage de mon musée préféré.

Je vous recommande vivement le dossier pédagogique édité par le Centre pompidou.

Une citation de LB ouvre le parcours :

" Je m'appelle Louise Joséphine Bourgois. Je suis née le 25 Décembre 1911 à Paris. Tout mon travail des cinquante dernières années, tous mes sujets, trouvent leur source dans mon enfance. Mon enfance n'a jamais perdu sa magie, elle n'a jamais perdu son mystère, ni son drame. "

Le décor se plante, mes yeux n'ont encore rien vu des oeuvres mais je construis déjà un univers remplit de mes souvenirs personnels ; mon enfance et mes parents, ma maison.

Je n'ai rien vu et je prépare déjà un terrain favorable pour de l'émotion familiale.

Premières salles ; des totems, des piles, des formes verticales. Louise se tient debout, Louise est une femme ; elle s'ennuie sur la terrasse/atelier de son immeuble new-yorkais. Son mari doit s'occuper d'elle en dehors des heures de bureau.

C'est très beau, c'est abstrait mais inexplicablement touchant. Une sculpture nommée "The Blind Leading The Blind" de l'après guerre (1947-49) attrape mon esprit entre ses grandes jambes verticales. J'ai envie de m'y perdre. La colonnade sculpte l'espace, l'habille de son ombre délicate, ouvre une nouvelle perspective dans un espace pourtant déjà en relief. Peut être suis je influencé par ma sensibilité architecturale. Je suis l'impression rétinienne d'Alice devant un pays des merveilles primitif, presque magique.

Carnac ?

Second espace ; au loin, dans la salle suivante, on aperçoit une gigantesque arachnoïde. Je détourne la tête, j'évite -un temps seulement- le cauchemar. Ici c'est l'organique dégueulasse. Ça sent les acides, la défonce chic des quartiers cossus, la crise de la sexualité. Mon mari mort, quelqu'un voudra t il encore me prendre ? Je trouve que l'oeuvre exposée est à deux doigts de l'hystérie, d'un mauvais trip à la mescaline. Des pustules, des doigts, des phallus, des organes. On devrait voir des oeufs, des nids, une certaine vision de la sexualité et de la fertilité ; un voyage vers l'intérieur, vers les humeurs du corps. Je n'y perçois que le prochain festin de l'araignée.

Bien qu'elle mette mal à l'aise, "The Destruction of The Father" témoigne d'une maîtrise technique incroyable de la sculpture, de la plastique d'une forme. L'hybride monstre/humain bisexué présente des volumes parfaits, des griffes plus vraies que nature, un cou viril avili par trois paires de seins/mamelles. LB détruit son père parce qu'il lui a fait du mal ou parce qu'elle n'a pas réussi à en obtenir ce qu'elle voulait ? Mystère. L'hybride est une sphynge, Oedipe traîne dans les placards. De la jalousie pour toutes ces maîtresses ? Who's your daddy ?

Je tourne vite. Je navigue parmi les boules turgescentes. Révélation. Un ange s'est posé dans un coin de la salle. Le corps d'un jeune en homme (en bronze) est suspendu dans l'espace par le nombril, jambes et bras formant un cercle tendu à l'extrême. "The arch of hystery" a perdu la tête et essaye de boucler la boucle en tordant son corps, le dernier lien matériel entre son esprit malade et l'espace matériel. Je scotche. C'est d'une beauté indescriptible.

Après l'émerveillement, il faut y aller. L'araignée est au coin de la porte. Elle est très grande. Elle protège une sorte de cage. Tout le monde se rassure en lisant sur les murs des explications : l'araignée représente la mère de LB, la tisseuse, la couturière habile.

Un gamin pleure de peur, caché derrière sa poussette, sa mère se précipite vers la sortie et la lumière du jour, invisible depuis le début du parcours de l'exposition. Je cours me cacher dans une installation proche.

Les "cells" figurent la chambre des parents et la chambre de l'enfant. L'araignée traîne encore ses pattes sur mon échine. On regarde par des interstices, je suis l'enfant qui espionne ses parents en train de concevoir un concurrent ou de frayer comme des bêtes ; c'est selon la période. Je suis pas emballé. J'ai le sentiment bizarre que ce n'est pas LB ; ces installations gigantesques sont en dehors du contexte de cette si frêle dame. Je ne la vois pas souder les membres de l'araignée, monter ses cloisons de portes, trimbaler toute cette masse. Elle a pensé, dirigé mais je ne perçois pas sa griffe, son geste d'artiste, son talent plastique.

Une oeuvre est pour moi une idée, c'est fondamental, mais c'est aussi son expression dans une matérialité accessible aux Autres. Le geste et l'exécution d'une oeuvre modulent par mille facteurs ma perception.

Bref, je fuis. Je me retrouve dans un boyau minier avec une grande cage faiblement éclairée où Louise Bourgeois reproduit sa vie. Son père qui baise devant spectateurs, la mort juchée sur une chaise de contention observe l'innocence sphérique des enfants prisonniers, la mère qui travaille, qui frotte, qui tisse sa toile à l'autre bout. Le père est un salaud, la mère veille au grain, les enfants trinquent. Mais au fond, tous dans la même cage, tous dans le même monde, il faut tout partager. Papa nique, Maman mécanique, LB rêve de trique et sculpte "Fillette". Je vous laisse découvrir si vous ne connaissez pas. Un certain lien entre l'enfant et l'homme.

LB vieillit, dernière salle, dernières oeuvres. L'artiste arrête les grandes installations pleine de peur, elle a exorcisée toute sa souffrance, le feu de son corps s'est peut être calmé. Elle élabore des sculptures en tissu, des têtes magnifiques; Je retrouve ce cher geste, la maîtrise de la couture et du volume. C'est magnifique. C'est la fin du cauchemar, le visiteur finit en paix, les comptes sont réglés.

Je suis très heureux d'avoir vu cette belle exposition. Je crois que LB réussi à toucher le public avec des messages universels. Elle provoque de l'émotion ; c'est la raison d'être du médium artistique, produire, véhiculer et faire ressentir des émotions.